Mardi 20 septembre 2011
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17:41
Dans les vertes prairies
Les fleurs épanouies
Bleues pour les garçons
Jaunes pour les cochons
Rouges pour la bien-aimée
Blanches pour les trépassés
Heiner Müller
Certains vont cueillir des fleurs
Tandis que d’autres ramassent les restes
des morts…
Imaginez: Une grande enveloppe gisant au fond d’un sac poubelle, sur laquelle est inscrit à la main phrases pour poésie. Avec à l’intérieur, des centaines, des milliers de phrases découpées attendant de s’envoler en un énigmatique cadavre exquis poétique.
Une collection de L’autre Journal parcouru fébrilement d’articles aussi intrigants que ceux de Marguerite Duras
(la lecture dans le train)et d’entretiens de Gilles Deleuze.
D’immenses portraits photographiques de Jean-Pierre Léaud, Simone Signoret, Adolf Hitler s’affichant en première page de L’EXPRESS.
Les coordonnées d’Aragon, d’Arrabal, de Bataille, de Julian Beck, de Roland Barthes, de Robert Bresson, tous à la page « A »
et« B » d’un calepin téléphonique en cuir rouge. Au hasard, à la page « L », les noms : Lacan, Le Clezio, Lacarriere…
Une pile de classeurs d’écolier, grand format, dans lesquels, sous pochettes plastifiées sont répertoriées des photographies de speakerine télévisuelles des années
50 ainsi que des clichés de films érotiques. Tous issus d’images télévisées aux couleur bleutée.
Une collection de livres reliés de plastique rouge portant sur la résistance. Avec parfois en première page, la trace d’une dédicace. Une écriture, une fleur
collée.
Imaginez tous ces choses posées à même le trottoir ou sur une poubelle, entassées au fond d’une cour ou encore entreposées dans le placard d’une caravane, isolée
dans un bois cévenol.
Ne cherchez pas de lien (hormis celui de cohabiter) mais envisagez plutôt cette série comme des objets ayant appartenus à des morts (détritus mis au rebut par des
vivants) et devenus désormais miens. Ce sont les sujets de ma collection estivale, mes trésors de vacances. Je suis leur vassale. Sur lesquels je m’endors et m’éparpille, rêve et me disperse.
J’estime avoir hérité d’un legs inestimable, matière à fantasmes, magot à la peau de Pandore. Avec ces bouts de papiers, fragilisés par l’empreinte du temps, je dialogue avec
des morts anonymes. Je me préoccupe de leurs obsessions. Je m’adonne à leur passion.
Je m’identifie à la pensée d’Henri Bosco « je pense que les vieilles maisons, les jardins et jusqu’aux moindres objets conservent toujours la trace de
leurs anciens propriétaires : strates successives, invisibles à la plupart des humains, mais palpables et bien réelles pour moi ».
Au hasard de mes déambulations à pieds ou à vélo, je ne cesse de récupérer. Je me réapproprie quotidiennement une batteries de souvenirs à la mémoire
incertaine. Je tiens à préciser que je ne force en rien, ces trouvailles. Je suis juste attentive. Et si j’étais mystique, peut être alors pourrais-je dire comme
Gabrielle :
Suffit que je demande et Dieu me donne. C'est toujours comme ça. Et je reconnais c'est vraiment Dieu qui me l'a donné. Vous
savez ce qui est bien c'est que c'est exactement comme il me demande. C'est pas qu'il me donne comme ci ou comme ça, non. Il me le donne tel que moi je le demande c'est ça qui est beau. Par
exemple j'aime beaucoup lire le journal. Et ça me fait mal au coeur de donner des sous pour ça. Je pourrais à la rigueur mais j'ai mes oeuvres. Une fois par semaine je l'achète pour les
chroniques religieuses mais bon ça me fait mal au coeur de donner des sous pour ça. Alors je dis à Dieu...Enfin on fait pas exactement comme ça. On peut pas dire à Dieu "Eh donne moi un journal".
C'est pas possible. Mais dès fois il me fait dérouter hein. Il me fait dérouter de mon chemin. Je vaux aller là et hop je me retrouve là-bas. Et après je comprends
par après pourquoi c'est dieu qui voulait que j'aille par là-bas. Parce qu'il voulait m'emmener, il voulait me dire quelque chose, il voulait me donner...Justement autre chose que ce que j'avais
demandé. Vous voyez c'est toujours comme ça. C'est simple. Vous savez je sais vivre. J'ai appris à attacher les deux choses par les deux bouts. Et je tiens. Et c'est comme ça
qu'on a besoin de rien.
Eh ben un jour, par exemple, je voyais dans le métro une dame avec un foulard avec des fils dorés. Et moi qui suis pourtant pas pour les
toilettes je trouvais ça tellement beau. Ce petit foulard relevait sa toilette. C’était simple. Et je me suis dit à l’occasion je m’en procurerai un pour camoufler un peu que
je suis jamais habillée en toilette. Si vous voulez. Et parce que ça relèverait un peu ma toilette. Et voilà. Ce même jour en marchant en montant sur le métro sur les marches
de l’escalator je voyais quelque chose qui flottait dans le dedans de l’escalator. Et c’était comme une loque. Je me suis dit je vais l’enlever parce qu’il pourrait bloquer
l’escalator ou bien quelqu’un pourrait tomber dans le dedans. Je relève cette loque eh ben c’était une magnifique écharpe avec du fil doré s’il vous plaît! Je le secouais je
l’embrassais. J’ai dit: « Mon Dieu, merci! » j’ai dit. Il m’a servi sur le champ..
Un autre jour je devais partir pour la journée et alors d’habitude je prends toujours avec moi à boire et à manger dans mon sac. Parce que je
peux pas me permettre d’aller au restaurant faire des frais et je pourrais à la rigueur mais j’ai aussi mes œuvres et je tiens beaucoup à mes œuvres. Ca fait que comme j’avais encore à manger
j’allais le prendre avec moi. Et voilà. J’ai oublié. En étant dehors j’ai commencé à avoir faim. J’ai commencé à avoir soif. Je m’aperçois que j’ai rien avec
moi. Et alors je me suis dit: « Tant pis, tu seras punie. Puisque tu as tout ce qu’il faut à la maison et que tu n’as rien apporté, et bien tu mangeras quand tu
rentreras. » Mais je ne rentrais que le soir. Et la faim me tenaillait. Et la soif aussi. Et j’ai dit « c’est pas possible que je dépense un seul
franc alors que j’ai à boire et à manger à la maison et que j’ai oublié et qu’il vont être gâtés pour demain j’ai dit non tu n’auras pas ».
J’ai lutté contre la faim et la soif au moins jusqu’à après le dîner. Et le bon Dieu en avait marre de voir que j’avais faim et que j’avais soif. Eh bien en
marchant sur la rue qu’est-ce que je trouve? Sur un banc, déposé, magnifiquement emballé, un paquet, non deux paquets, l’un sur l’autre, je le déballe , l’un était au jambon et l’autre était au
fromage. Impeccablement emballés. Sortis du magasin. Alors j’ai pris ce paquet. Je l’ai embrassé. Je l’ai ouvert et avec des larmes aux yeux j’ai dit au bon Dieu mais en taquinant « Mon
Dieu, mais tu as oublié la serviette et les fleurs. » Voilà.